Paris, le 30 septembre 1999

 

 

 

Communiqué

du Président de la Société Française de Physique

 

 

TGE : l’indispensable concertation

 

 

70 Millions de Francs : c’est, dit-on, le montant des dépenses consacrées à ce jour à la définition et à la spécification du synchrotron de 3° génération (S3G) élaborées dans le cadre du projet Soleil.

1 100 Millions de Francs : telle est la somme que le Wellcome Trust est, dit-on, disposé à mettre sur la table pour contribuer au financement de la construction au Royaume Uni d’un S3G...

De tels chiffres illustrent l’enjeu de la mise en oeuvre et de la localisation de tels équipements. L’instruction des dossiers correspondants doit donc faire l’objet d’une méthodologie rigoureuse permettant de synthétiser les avis pertinents des experts d’horizons variés.

C’est une telle démarche qui avait amené notre Société à définir, en liaison avec de nombreuses autres sociétés soeurs (Association Française de Cristallographie, Groupe Français des Polymères, Société Française de Biophysique, Société Française de Chimie, Société Française de Métallurgie et de Matériaux, Société Française de Neutronique), une réflexion commune sur certains très grands équipements. Le texte résultant avait fait l’objet le 5 octobre 1998 d’une lettre ouverte à Monsieur Claude ALLÈGRE, Ministre de l’Education nationale, de la Recherche et de la Technologie. A sa relecture, nous ne voyons aucune raison d’en modifier les termes et il n’est pas inutile d’en rappeler les principaux passages :

" Cependant, nous voudrions attirer votre attention sur les Très Grands Équipements d'exploration de la matière par la mise en œuvre de neutrons et de photons, qui nécessitent une analyse spécifique. Ces TGE touchent des domaines extrêmement variés de la science: physique, chimie et, de plus en plus, biologie, science des matériaux, technologie, etc.. Ils fonctionnent en réalité comme un rassemblement de dizaines d'appareils et sont indispensables à un très grand nombre de petites équipes réparties sur l'ensemble de notre territoire. (...)

 A l'inverse des autres Très Grands Équipements, la production de neutrons et de rayonnement synchrotron implique aussi bien l'existence de laboratoires nationaux que de grands centres internationaux. En effet, ces laboratoires nationaux sont les seuls à pouvoir assurer la formation de nos chercheurs aux techniques expérimentales, la structuration des communautés, l'optimisation des programmes de recherche à long terme et le développement de l'instrumentation. En outre, des machines nationales sont souvent le seul moyen de protéger une recherche industrielle de pointe. Toutes les activités industrielles où la part R&D est importante induisent auprès de ces installations une forte demande amont de recherche fondamentale. Toutes ces constatations ne sont pas nouvelles; elles ont été faites dans des pays voisins qui poursuivent la construction de machines nationales complémentaires de leur participation à l'ESRF et à l'ILL. Citons, à titre d'exemple, dans les pays européens voisins, le SLS en Suisse, Elettra en Italie, Bessy 2 en Allemagne, en ce qui concerne le rayonnement synchrotron, le réacteur de Munich en Allemagne, la source ISIS en Grande-Bretagne, le PSI en Suisse, en ce qui concerne les neutrons. Bien que les instruments nationaux soient ouverts aux coopérations internationales et à la création de réseaux européens, la politique scientifique qui sous-tend leur utilisation reste naturellement déterminée au niveau national.

Issue de la recherche fondamentale et destinée à ses progrès, la réalisation d'un Très Grand Équipement repose sur la mise en commun des compétences de chercheurs, d'ingénieurs et de techniciens de très haut niveau. Elle est donc un des plus puissants moteurs de l'innovation et des transferts de connaissances des laboratoires vers l'industrie des pays constructeurs.

Notre préoccupation est double. D'une part, le contrat liant le CNRS au CEA au sujet du Laboratoire Léon Brillouin (LLB) arrive à expiration à la fin de 1999 ; la poursuite même de l'activité de ce laboratoire national de qualité semble être mise en question, alors qu'il joue pleinement son rôle de source nationale, que ses perspectives scientifiques sont excellentes et que la majorité des autres sources européennes, beaucoup moins performantes, doivent disparaître dans la prochaine décennie. D'autre part, nous sommes favorables au projet de machine de rayonnement synchrotron de troisième génération (S3G) destinée à remplacer le LURE dont les sources sont devenues obsolètes, ce qui handicape gravement les équipes françaises dans la compétition internationale.

Dans les deux cas, des études exhaustives et bien documentées ont été menées. Elles montrent l'intérêt scientifique majeur des deux techniques d'exploration de la matière, les hautes performances des appareils existants et en projet, ainsi que la complémentarité des quatre sources

nationales (LLB et S3G) et internationales (ILL et ESRF). En particulier, le S3G serait aussi performant que l'ESRF en termes de qualité de faisceau, mais dans une gamme spectrale différente, particulièrement utile pour la biologie, de même que pour la physique et la chimie des surfaces, disciplines importantes dans les applications en microélectronique. "

Or, le 2 août dernier, un scénario pour le S3G a été choisi et annoncé, scénario qui exclut la construction d’une nouvelle source nationale.

Quant à la méthodologie qui a présidé à l’élaboration de ce choix et aux modalités de sa communication, on constate qu’elles ont engendré une irruption de stupeur et de fureur chez nos collègues compétents. Et ce ne sont pas les diverses controverses autour d’un rapport dont la version intégrale n’a pas été divulguée qui ont atténué leur désarroi.

Bien entendu, nous répercutons sur notre serveur, à l’intention de nos membres, les informations ou les prises de position les plus significatives qui nous sont communiquées.

Enfin, il va de soi que les instructions de dossiers aussi lourds de conséquences doivent être entreprises par un système cohérent d’instances de concertation sollicitant en tout premier lieu les scientifiques impliqués par les spécifications et l’utilisation de tous les TGE.

A propos, pourquoi le Conseil des Très Grands Equipements n’a-t-il plus été convoqué depuis 3 ans ?