Adresse pour la recherche scientifique

au premier ministre et au gouvernement de la République

 

La recherche au sens le plus large – production, diffusion, maîtrise et mise en œuvre de connaissances nouvelles - est aujourd’hui un enjeu d’importance stratégique. Les raisons en sont multiples : elle contribue à ’élaboration de solutions aux problèmes complexes du monde ; elle est un vecteur de progrès économique et social ; elle participe sans limites et sans a priori à cette aventure de la découverte dont le ressort est la curiosité humaine ; enfin, une société dépassée sur le terrain de la connaissance est aussi une société moins libre de ses choix et, à terme, dépendante. Ces enjeux s’articulent aux niveaux régional, national, européen et mondial. Une société dynamique et vivante est une société qui a fait le choix de la connaissance et s’en donne les moyens. Ceci vaut pour la France comme pour l’Europe.

Dans la panoplie des moyens de la recherche, on trouve divers instruments ou programmes qui, en raison de leur taille et de leur coût, doivent être réalisés et mis en œuvre au niveau national ou international. La réalisation de ces grandes opérations ne peut être que l’aboutissement d’un processus d’évaluation particulièrement soigné, public et prenant en compte les besoins réels et à long terme des domaines concernés. L’élaboration démocratique de la décision est la clef de son efficacité. Le rôle du gouvernement est de veiller à la convergence de ce processus et de prendre la décision. La doctrine politique actuelle considère que ces grandes opérations sont trop dispendieuses : en conséquence leur financement devrait être réduit et les nouvelles réalisations limitées à un cadre multinational européen. Cette position, qui certes contribue au débat, ne peut en tenir lieu. C’est pourtant ce qui vient de se produire à plusieurs reprises, en particulier vis à vis de la source de rayonnement synchrotron.

Les synchrotrons sont des sources de lumière extraordinairement brillantes depuis l’infrarouge jusqu’aux rayons X. Comme la lumière est une sonde privilégiée pour l’étude de la matière sous toutes ses formes, les sources synchrotron sont devenues l’outil indispensable autour duquel travaillent et se rencontrent biologistes, chimistes, physiciens de l’atome au solide, géo- et astrophysiciens, sans oublier les chercheurs et ingénieurs des industries pétrolière, chimique ou pharmaceutique. Il existe une soixantaine de telles sources dans le monde. Les plus puissantes, au nombre de trois, ont un coût qui les réserve aux pays les plus riches (Etats-Unis, Japon) ou à une coopération internationale à l’exemple du laboratoire européen ESRF à Grenoble. Depuis quelques années, les progrès accomplis permettent de réaliser des sources polyvalentes de très hautes performances dont le coût est parfaitement compatible avec le niveau national, comme l’ont entre autres compris la Suède, la Suisse, le Canada, Taiwan, la Corée, l’Italie, l’Allemagne, le Japon et les Etats-Unis. C’est ce type de source qui est en débat en France.

Notre pays fut à l’avant-garde du domaine et reste au meilleur rang dans la conception et l’utilisation du rayonnement synchrotron. Outre sa participation à l’ESRF, il est doté en tout et pour tout d’une seule installation, le LURE à Orsay, dont les deux principales sources, pionnières en leur temps, sont aujourd’hui dépassées. La collaboration CNRS-CEA et la mobilisation d’une large communauté scientifique et technique ont permis d’élaborer le projet d’une nouvelle installation de caractéristiques exceptionnelles, SOLEIL. Ce projet a été évalué à de multiples reprises par des comités d’experts nationaux ou internationaux, comme il est de règle. Tous les rapports ont conclu à la nécessité de le réaliser rapidement. L’étude détaillée de SOLEIL s’est achevée début 1999 ; tout est prêt pour le lancement des appels d’offre et la construction de l’installation. Le montage financier est couvert par le CNRS, le CEA et un fort apport régional.

C’est dans ce contexte qu’ont été annoncés, le 2 août, l’abandon de SOLEIL et le ralliement français au projet britannique DIAMOND, dont le principal contributeur financier est la fondation Wellcome Trust. Dès le 3 août, en dépit de la période estivale, les très vives réactions de chercheurs et une large couverture médiatique ont popularisé les principales données de cette décision. Sur le fond, les personnels de la recherche, leurs syndicats et de nombreux élus jugent inacceptable le présent choix gouvernemental dans ses aspects tant scientifiques que financiers ou économiques; ils soulignent le coup porté à la recherche européenne et les effets négatifs sur la formation supérieure. Sur la forme, ils dénoncent le fait que la décision s’appuie sur un rapport auquel n’ont eu accès qu’une poignée de personnes, établi par un seul auteur non spécialiste du domaine.

Il nous semble établi que, dans son état actuel, le dossier SOLEIL n’a pas été traité selon les principes énoncés plus haut qui sont pour nous cardinaux. Il en résulte une mauvaise décision. Confirmer le refus de SOIL ce serait nier les années de travail de conception et d’élaboration du projet, mais surtout ce serait disperser un capital intellectuel et technique accumulé en 25 ans. Ce serait signer, à brève échéance, la mort d’une structure commune à plus de 600 équipes de recherche et fragiliser nombre d’entre elles. Ce serait faire fi des analyses et des projets des deux plus grands organismes de recherche publique du pays, le CNRS et le CEA. Par ses répercussions sur la recherche en France et en Grande Bretagne, ce serait au total affaiblir l’Europe.

L’ambition scientifique et industrielle de la France appelle que l’on y construise une source synchrotron très largement ouverte à la coopération avec d’autres pays et entre les régions. Dans ce contexte, le choix du site de SOLEIL devrait faire l’objet d’un examen rigoureux prenant en compte l’ensemble des critères de choix, y compris le respect dû aux auteurs d’un projet scientifique dont la conception est un acte de création.

Monsieur le Premier Ministre, nous attendons de vous avec confiance que le dossier SOLEIL soit réexaminé, et qu’ainsi vous affirmiez que la recherche a la pleine attention de votre gouvernement.

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Suite au développement du dossier SOLEIL, des scientifiques ont pris l'initiative de cette adresse à paraître dans le journal Le Monde, et qui est en cours de signature par des personnalités très diverses appartenant au milieu scientifique, intellectuel, artistique, politique et syndical.

Ce document demande en substance de mettre en place, notamment pour un projet important tel qu'une source de rayonnement synchrotron de 3ème génération, un processus décisionnel transparent et rigoureux basé sur l'ensemble des considérations scientifiques, techniques, humaines et économiques. Il insiste également sur l'importance de la recherche scientifique et de son maintien dans les priorités nationales.

 

Renvoyer vos signatures en précisant votre qualité à :

Carole Payo - Secrétariat du LURE

Tél. 01 64 46 82 85

Fax 01 64 46 41 02

Email: payo@LURE.u-psud.fr

Adresse : Laboratoire LURE

Bâtiment 209D - BP 34

Centre Universitaire Paris-Sud

91898 ORSAY Cedex