Paris, le 5 octobre 1998

 

 

Monsieur Claude ALLÈGRE
Ministre de l’Education Nationale,
de la Recherche et de la Technologie
110 rue de Grenelle
75007 PARIS

 

 

 

 

Monsieur le Ministre

Nous apprécions vivement votre souci de soutenir et de développer la recherche nationale tant fondamentale qu'appliquée.

Dans cette perspective, nous nous permettons de vous faire part de nos préoccupations en ce qui concerne certains Très Grands Équipements, vocable qui regroupe des installations à vocations diverses. La majorité d'entre eux concerne des domaines de recherche (particules élémentaires, astrophysique, etc.) pour lesquelles une politique internationale adaptée aux besoins scientifiques est poursuivie par votre Ministère.

Cependant, nous voudrions attirer votre attention sur les Très Grands Équipements d'exploration de la matière par la mise en œuvre de neutrons et de photons, qui nécessitent une analyse spécifique. Ces TGE touchent des domaines extrêmement variés de la science: physique, chimie et, de plus en plus, biologie, science des matériaux, technologie, etc.. Ils fonctionnent en réalité comme un rassemblement de dizaines d'appareils et sont indispensables à un très grand nombre de petites équipes réparties sur l'ensemble de notre territoire. Dans des domaines tels que le magnétisme ou la structure des protéines, très peu de laboratoires n'y ont pas recours. De plus, la technicité des moyens d'étude suppose l'établissement de collaborations interdisciplinaires au niveau national afin d'optimiser leur apport, entre autres, aux sciences de la Vie ou aux sciences de l’Univers.

Les équipes universitaires constituent la très large majorité des utilisateurs du rayonnement synchrotron et des faisceaux de neutrons, tant pour leur recherche propre que pour la formation de jeunes chercheurs. Pour nombre d'entre elles, géographiquement dispersées, ces instruments constituent une ouverture précieuse sur les recherches les plus compétitives au niveau international; ils sont fédérateurs, source de stimulation et de créativité. Malgré les apparences, cette concentration d'équipements mis à la disposition d'une large communauté permet, en évitant le saupoudrage, d'optimiser l'utilisation de moyens nécessairement limités.

A l'inverse des autres Très Grands Équipements, la production de neutrons et de rayonnement synchrotron implique aussi bien l'existence de laboratoires nationaux que de grands centres internationaux. En effet, ces laboratoires nationaux sont les seuls à pouvoir assurer la formation de nos chercheurs aux techniques expérimentales, la structuration des communautés, l'optimisation des programmes de recherche à long terme et le développement de l'instrumentation. En outre, des machines nationales sont souvent le seul moyen de protéger une recherche industrielle de pointe. Toutes les activités industrielles où la part R&D est importante induisent auprès de ces installations une forte demande amont de recherche fondamentale. Toutes ces constatations ne sont pas nouvelles; elles ont été faites dans des pays voisins qui poursuivent la construction de machines nationales complémentaires de leur participation à l'ESRF et à l'ILL. Citons, à titre d'exemple, dans les pays européens voisins, le SLS en Suisse, Elettra en Italie, Bessy 2 en Allemagne, en ce qui concerne le rayonnement synchrotron, le réacteur de Munich en Allemagne, la source ISIS en Grande-Bretagne, le PSI en Suisse, en ce qui concerne les neutrons. Bien que les instruments nationaux soient ouverts aux coopérations internationales et à la création de réseaux européens, la politique scientifique qui sous-tend leur utilisation reste naturellement déterminée au niveau national.

Issue de la recherche fondamentale et destinée à ses progrès, la réalisation d'un Très Grand Équipement repose sur la mise en commun des compétences de chercheurs, d'ingénieurs et de techniciens de très haut niveau. Elle est donc un des plus puissants moteurs de l'innovation et des transferts de connaissances des laboratoires vers l'industrie des pays constructeurs.

Notre préoccupation est double. D'une part, le contrat liant le CNRS au CEA au sujet du Laboratoire Léon Brillouin (LLB) arrive à expiration à la fin de 1999 ; la poursuite même de l'activité de ce laboratoire national de qualité semble être mise en question, alors qu'il joue pleinement son rôle de source nationale, que ses perspectives scientifiques sont excellentes et que la majorité des autres sources européennes, beaucoup moins performantes, doivent disparaître dans la prochaine décennie. D'autre part, nous sommes favorables au projet de machine de rayonnement synchrotron de troisième génération (S3G) destinée à remplacer le LURE dont les sources sont devenues obsolètes, ce qui handicape gravement les équipes françaises dans la compétition internationale.

Dans les deux cas, des études exhaustives et bien documentées ont été menées. Elles montrent l'intérêt scientifique majeur des deux techniques d'exploration de la matière, les hautes performances des appareils existants et en projet, ainsi que la complémentarité des quatre sources

nationales (LLB et S3G) et internationales (ILL et ESRF). En particulier, le S3G serait aussi performant que l'ESRF en termes de qualité de faisceau, mais dans une gamme spectrale différente, particulièrement utile pour la biologie, la physique et la chimie des surfaces, disciplines importantes dans les applications en microélectronique.

Nous nous faisons ici les interprètes des très nombreux chercheurs concernés, qui s'inquiètent devant les retards pris dans les décisions concernant le LLB et le S3G. Ils insistent sur l'importance de préserver le potentiel acquis qui confère aujourd'hui à la France un rôle de premier plan. Une telle communauté scientifique vivante ne peut exister dans ces deux domaines sans une source et un laboratoire nationaux. Compte tenu de la durée de vie des TGE, les décisions qui les concernent engagent l'avenir scientifique à long terme, mais la prolongation de l'attente est source de découragement.

En vous remerciant de l'attention que vous voudrez bien accorder à notre demande, nous vous prions d'agréer, Monsieur le Ministre, l'expression de notre respectueuse considération.

 

 

 

 

Roger BALIAN
Président de la SFP
au nom des Sociétés suivantes:

Association Française de Cristallographie
Groupe Français des Polymères
Société Française de Biophysique
Société Française de Chimie
Société Française de Métallurgie et de Matériaux
Société Française de Neutronique
Société Française de Physique