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Les priorités
Politique de la recherche et Très Grands Equipements


Le cas du rayonnement synchrotron

La polémique qui s’est déclenchée durant l’été au sujet du rayonnement synchrotron me paraît soulever des questions fondamentales en ce qui concerne la politique de recherche dans notre pays et en particulier trois questions essentielles.

Devons-nous privilégier la politique des grands équipements qui a été suivie jusqu’à présent et qui asphyxie les laboratoires en les privant de ressources, ou devons-nous en changer ?

Cette politique de priorité aux grands équipements nous a-t-elle apporté des succès scientifiques majeurs ? A-t-elle joué un rôle essentiel dans notre essor économique ? La question posée est tout simplement celle du rapport qualité / prix de telles opérations.

Nous avons tenu à vous donner un argumentaire précis pour justifier une décision qui nous paraît conforme à l’intérêt général.

Replaçons le problème dans un contexte général.

La politique scientifique

Depuis notre arrivée au Gouvernement, nous avons décidé d’impulser une nouvelle politique de recherche avec deux objectifs ambitieux :

Ces ambitions passent par des stratégies et des mesures concrètes.

Donner une place de premier plan à la recherche française

C’est d’une part permettre l’émergence des disciplines nouvelles, d’autre part avoir une politique de l’emploi scientifique en faisant une plus grande place aux jeunes. Cela nous a amené :

Faire de la recherche française un moteur de l’économie

La recherche française se doit aujourd’hui d’être le moteur de l’économie et de l’emploi. Alors que tous les grands pays scientifiques du monde, notamment l’Allemagne et la Grande-Bretagne, créent des entreprises innovantes dans des sujets variés comme les biotechnologies ou les nouvelles technologies de l’information et de la communication, notre pays en crée encore trop peu, même s’il existe de brillantes exceptions.

Pour aider à de tels transferts, nous avons créé les Réseaux de Recherche et d’Innovation Technologiques associant laboratoires publics et entreprises privées autour de thèmes prioritaires. Nous avons mis en place un fond de capital risque, puis deux concours nationaux, l’un pour les fonds d’amorçage et les incubateurs, l’autre pour la création d’entreprises innovantes ( qui a reçu 2 000 propositions). Enfin pour nous donner les moyens juridiques qui manquaient, nous avons obtenu le vote à l’unanimité de la loi sur l’innovation qui lève les principaux obstacles à la création d’entreprises innovantes par les individus, les universités, les grandes écoles ou les organismes de recherche.

A partir de ces premiers résultats, nous abordons désormais la seconde phase qui va consister à aider et à dynamiser les instituts, laboratoires et équipes de recherche, car c’est là le tissu de la recherche, c’est de là que naît l’innovation aussi bien en recherche fondamentale que technologique.

Mais comment aider les laboratoires ou les équipes, notamment les jeunes équipes, créées chaque année ? Comment développer les nouvelles disciplines en émergence ? Comment rééquilibrer les organismes dont les budgets et les structures disciplinaires correspondent souvent davantage à la situation d’il y a quinze ans qu’à celle d’aujourd’hui ?

Faut-il augmenter massivement le budget de la recherche ? Il atteint 2,2 % du PNB, à l’égal de celui des grands pays du monde ; de toutes manières, sans changements profonds, une augmentation ne ferait que renforcer le statu quo. Nous avons donc décidé de nous attaquer à la structure interne du Budget de la Recherche et nous l’avons fait dans deux directions :

Pour redresser une telle situation, sans léser la communauté française, il n’y avait qu’une seule solution : décider que tous les grands équipements seront désormais construits dans un cadre multinational européen. Le Conseil National de la Science puis le Gouvernement ont adopté cette position de principe, qui a été rendue publique depuis dix-huit mois.

Mais il ne s’agit pas simplement de dégager les moyens de nos priorités. Nous voulons aussi construire une communauté scientifique européenne : l’activité autour des grands instruments en est l’un des moyens. Le CERN et l’ESA en sont de vivants exemples qui nous permettent d’affronter la compétition internationale, notamment vis-à-vis des américains, dans d’excellentes conditions. C’est dans cet esprit que le gouvernement français a décidé de coopérer avec le gouvernement du Royaume-Uni et le Wellcome Trust, fondation caritative, pour la construction d’un synchrotron de 3ème génération.

La question du synchrotron

La situation actuelle

Afin de fixer les idées précisons d’abord que :

La stratégie que nous avons adoptée

En décembre 1998, j’ai indiqué notre souci de rechercher en priorité une solution européenne en matière de rayonnement synchrotron de 3ème génération. Avant de prendre une décision, il nous fallait développer des contacts approfondis avec les ministères des pays concernés par le rayonnement synchrotron, notamment le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie et la Suisse.

Ces contacts, et une réflexion conduite par les Directions de la Recherche et de la Technologie, nous font penser qu’à l’échelle de l’Europe, les constructions respectives de Diamond et de Soleil, machines quasiment jumelles, seraient redondantes. Rien n’indique que la " puissance de feu " américaine surpasse de manière importante celle que les européens sont capables d’aligner, si ils se coordonnent. Ce constat a abouti à la décision commune des gouvernements britannique et français de construire une machine en commun.

La France à déjà la chance de posséder sur son sol de très grands équipements européens (European Synchrotron Radiation Facility, Institut Laüe-Langevin (source de neutrons), CERN) où les chercheurs français travaillent aux côtés de leurs collègues européens. Il se trouve que, avec le départ du Joint European Torus (fusion thermonucléaire contrôlée), la Grande-Bretagne ne dispose plus, elle, d’un tel équipement sur son sol. Il était donc normal d’implanter le projet commun en Grande-Bretagne.

La communauté scientifique française n’est absolument pas lésée par cette décision. Elle aura un accès au nouvel équipement, égal à celui des chercheurs britanniques dont la valeur n’est plus à démontrer (avec de nombreux prix Nobel dans ce domaine des rayons X). Il s’agit bien d’un projet commun auquel les scientifiques et les ingénieurs français seront associés à tous les niveaux dès la phase de conception, et qui devra bénéficier des avancées réalisées dans le cadre du projet Soleil. Des groupes techniques communs seront mis en place pour préciser les spécifications du projet, comme son mode de gestion et de direction ainsi que pour détailler son coût. La France disposera ainsi d’un laboratoire comportant un certain nombre de lignes dont elle aura l’entière responsabilité, un laboratoire français situé sur le sol britannique.

On a entendu dire que les chercheurs français n’iraient pas travailler en Grande-Bretagne ? C’est d’une part scandaleux sur le plan de l’éthique scientifique, c’est d’autre part faux puisque chacun sait que pour utiliser les équipements disponibles les meilleures équipes françaises vont déjà à Berkeley, en Allemagne ou à Trieste.

Nous avons de plus décidé, avec les Ministres britannique, allemand et italien, de mettre sur pied un consortium européen des gros équipements d’étude de la matière (rayonnement synchrotron, mais aussi sources de neutrons…) qui permettra d’optimiser l’utilisation des installations existantes en Europe et de développer les moyens futurs. S’il s’avère qu’à l’avenir la communauté européenne a besoin d’un nouveau synchrotron, nous pourrons alors le construire ensemble.

L’aspect financier

Un synchrotron dit de 3ème génération de la taille de Soleil ou Diamond coûte environ 2 milliards de francs. En admettant qu’il était indispensable, pouvions-nous le construire seul ?

Les contrats de plan Etats-Régions sont en cours de négociation et on connaît donc les ordres de grandeur des dépenses.

Pour l’ensemble Université-Recherche, l’Etat dépensera entre 15 et 16 milliards de francs. Pouvions-nous en consacrer deux au synchrotron ? Cette décision équivalait par exemple à supprimer le plan d’équipement de tous les laboratoires français. Fallait-il abandonner le Plan Social Etudiant ? Ou la rénovation des Universités du Mirail, de Nice, d’Orsay, d’Amiens, de Nanterre ? Fallait-il renoncer à développer le réseau de génopôles ? Il faut savoir garder la mesure des choses et avoir le courage de faire des choix.

Les régions avaient généreusement proposé de contribuer pour des sommes allant de 300 à 700 millions de francs ; mais cet argent, qui provient aussi de la poche des contribuables, ne peut-être séparé des dotations de l’ensemble des contrats de plan Etat-Région et du plan U3M.

Pour préserver la possibilité de réaliser d’autres projets, jugés plus urgents, nous aurions pu simplement décider de ne pas financer le projet de synchrotron, jugé trop cher et non urgent. Nous ne l’avons pas fait.

La stratégie adoptée a été de préserver les intérêts de la communauté scientifique française, notamment des utilisateurs du rayonnement synchrotron, en recherchant une solution européenne.

Le projet Diamond est de ce point de vue une aubaine financière, car sur les 1,8 milliards de francs, 1,1 sont payés par le Wellcome Trust, association caritative qui soutient la recherche biologique et qui ne demande à disposer que du tiers de la machine. Les communautés de la recherche anglaise et française disposeront donc chacune du tiers de la machine pour seulement 350 millions de francs chacune.

Sur le plan de la gestion financière, toute solution européenne est meilleure qu’une solution nationale. Comparons le synchrotron européen et le synchrotron français. Pour le même coût de fonctionnement, le premier travaille 5500 heures par an, le second moins de 3 000. Ceux qui disent qu’ils auraient fait travailler à plein temps Soleil n’ont qu’à commencer par faire travailler LURE à plein temps !

La gestion du dossier :

Alors que le projet Soleil a été évoqué sous les gouvernements d’Edouard Balladur puis d’Alain Juppé sans qu’aucune suite concrète n’y soit jamais donnée, nous nous sommes attelés à résoudre ce dossier dès notre arrivée aux affaires.

Ce projet a suscité la candidature d’au moins dix régions : Alsace (qui aurait dû à l’origine accueillir l’implantation de l’ESRF, finalement installé à Grenoble), Aquitaine (qui avait reçu des assurances du précédent gouvernement), Corse (projet soutenu par une escouade de Prix Nobel), Nord-Pas-de-Calais, Normandie, Centre, Provence-Alpes-Côte-d’Azur, Ile-de-France, Champagne-Ardennes …

Dès décembre 1997, nous avons informé les responsables du CNRS et du CEA que l’aboutissement du projet Soleil nécessitait une solution européenne. Ceci a été expliqué à tous les présidents de régions concernés. Les Présidents de régions d’Ile-de-France, d’Aquitaine et du Nord-Pas-de-Calais sont venus nous voir après les élections régionales et ont été tenus informés de la position du gouvernement.

En décembre 1998, devant l’évidence que Soleil n’avait réussi ni à devenir un projet européen, ni à entraîner la participation financière du secteur privé, nous avons fait savoir à tous les Présidents de région concernés qu’il ne pourrait pas se faire.

De plus, à l’occasion des discussions autour du plan U3M, nous avons reçu tous les Présidents de région. La préparation budgétaire d’U3M a confirmé que le projet Soleil n’était pas inscrit au niveau du Plan. La décision officielle d’engager le projet franco-britannique a été prise en juillet. Le principe de cette décision, notamment l’ouverture européenne, ne pouvait être une surprise pour aucun des principaux partenaires impliqués.

Claude Allègre

http://www.education.gouv.fr/ministre/actualite/synchro.htm