Naissance d’un mythe  : les retombées de Tchernobyl en France

Treize ans après la catastrophe de Tchernobyl du 26 avril 1986 et le passage de son nuage radioactif sur l’Europe, la plupart des Français croient toujours que les pouvoirs publics leur ont menti à propos des risques présentés par ce nuage. Un mythe est né, selon lequel les pouvoirs publics auraient affirmé que " le nuage s’est arrêté à notre frontière ".

Rappelons les faits.

Le 28 avril le nuage avait atteint la Scandinavie et le nord de la Russie d’Europe.

Le 30 avril, le nuage était redescendu sur l’Europe Centrale, l’Allemagne, la Suisse et, un peu plus tard dans la journée, l’Est de la France. Sur la base des mesures effectuées en France, le Service Central de Protection contre les Rayonnements Ionisants (SCPRI), alors dirigé par le Professeur Pellerin, publiait un premier communiqué à 16 heures ne signalant " aucune augmentation significative de la radioactivité "  ; puis vers minuit, un deuxième communiqué signalant " une situation dans l’ensemble stationnaire  ; on note cependant, dans certaines stations du Sud-Est, une légère hausse de la radioactivité, non significative pour la santé publique ".

Le 2 mai, alors que le nuage avait plutôt reflué vers l’est, le SCPRI confirmait " une élévation de radioactivité sur le territoire ", tout en confirmant l’absence de conséquences pour la santé publique.

Le 5 mai, le nuage avait complètement quitté la France, laissant derrière lui des dépôts radioactifs, notamment de Césium 137, plus ou moins importants selon les régions et selon les pluies survenues pendant le passage du nuage  : 0,2 à 3 kBq/m² d’ouest en est, avec très localement des concentrations plus fortes, notamment dans le Mercantour, en Corse et dans les Vosges.

A posteriori, la dose moyenne sur la vie entière (70 ans) due aux retombées en France de Tchernobyl est estimée à 0,16 mSv, soit moins de 1/10 de la dose reçue en un an du fait de l’irradiation naturelle et largement inférieure aux variations de celle-ci en fonction de l’altitude (liée aux rayons cosmiques) et de la nature des sols (liée à la radioactivité tellurique). Localement, dans les zones les plus contaminées, il est possible que des personnes faisant une grosse consommation de gibier et de champignons, accumulent des doses plus élevées, mais ces doses resteront nécessairement faibles par rapport à l’irradiation naturelle.

Sur le plan sanitaire, on constate donc que le Pr. Pellerin avait raison de ne pas s’alarmer, puisque les doses susceptibles d’être engagées se situaient bien en deçà des doses pour lesquelles la Commission Internationale pour la Protection contre les Rayonnements Ionisants (CIPR) recommande de prendre des précautions. Les communiqués successifs du SCPRI montrent à l’évidence que le fait de ne pas s’alarmer n’excluait en aucune façon la vigilance et un suivi attentif de l’évolution de la situation.

Comment se fait-il alors que soit né le mythe de responsables prétendant que " le nuage s’est arrêté à la frontière "  ?

En premier lieu, on notera que les communiqués successifs ont été avares d’explications. Il est vrai qu’il est difficile de bien expliquer les relations entre Bq et Sv  ; ce l’était d’autant plus en 1986 que les changements d’unités (de Ci à Bq at de Rem à Sv) étaient récents. Encore aujourd’hui, le niveau d’éducation sur ce point reste largement insuffisant  ; mission impossible, à chaud, en 1986  ? C’est probable. Mais si les pouvoirs publics avaient essayé, nul aujourd’hui ne pourrait leur en faire grief.

En second lieu, l’écart fantastique entre la gravité de la catastrophe et la faiblesse des effets observés en France. Rappelons que dans des zones importantes d’Ukraine, de Belarus et de Russie les dépôts atteignent, voire dépassent 1500 kBq/m², soit environ 1000 fois plus qu’en France  ! Comment croire que le " nuage " puisse avoir eu des effets aussi faibles chez nous  ?

Enfin, contrairement à la France, certains pays voisins (ou Länder allemands) ont eu des politiques de communication alarmistes  : les dépôts y ont été jusqu’à 10 fois supérieurs à ce qu’ils furent chez nous et plus précoces, et on sait que certaines autorités ont pronostiqué, au plus fort de la crise, des retombées jusqu’à 10 fois supérieures à celles réellement observées (soit 100 fois plus qu’en France). On notera au passage que ce choix de communication alarmiste a provoqué dans certains pays, au cours des semaines qui ont suivi, de nombreux avortements totalement injustifiés  : selon l’Institut de Protection et de Sûreté Nucléaire (" Tchernobyl, 10 ans après "), on note en Suisse une augmentation de 60 % des interruptions volontaires de grossesse en juin 1986. En Norvège, où les retombées ont été du même ordre mais où les pouvoirs publics ont fait un important effort d’information, il n’y a rien eu de semblable.

Les médias français, à l’écoute de ce qui se disait Outre-Rhin et au-delà des Alpes, ont assez naturellement – mais à tort – déduit qu’en France on cherchait à leur cacher la vérité. Il reste à comprendre comment est né le mythe attribuant au Professeur Pellerin la paternité de la phrase sur le nuage arrêté à la frontière. Comme pour tous les mythes, ce n’est pas facile. Il semble qu’elle soit née au cours d’une interview sur le pont d’Europe entre Strasbourg et Kehl  : le journaliste, constatant qu’en Allemagne c’était presque la panique et qu’en Alsace tout était calme, aurait conclu l’interview par ces mots  : " tout se passe comme si le nuage s’était arrêté sur le Rhin ". Phrase bientôt reprise par tous les médias et attribuée, par dérision, au responsable français.

Pour en savoir plus  : " Tchernobyl, 10 ans après ", publication de l’IPSN

 

P. Bacher