LIBRE OPINION

Sur la démographie au CNRS

Jean Giraud,

Directeur de l'Ecole normale supérieure de Lyon

On s'accorde généralement pour constater la part excessive de la charge salariale dans le budget du CNRS qui réduit sa liberté d'action. L'un des moyens de diminuer la charge salariale est de rajeunir les effectifs. En attendant les départs en retraite, on a mis en place des incitations au départ vers l'Université ou l'entreprise qui ne sont pas nouvelles mais restent néanmoins remarquablement inefficaces.

Mon propos n'est pas de traiter ce point, sauf peut-être pour dire qu'une promotion, par exemple celle dont bénéficie un chargé de recherches qui devient professeur, est l'incitation la plus efficace. Je conseillerais volontiers aux Universités, qui ont parfois des difficultés à trouver de bons candidats professeurs, de faire des offres alléchantes aux jeunes CR brillants : une promotion plus rapide qu'au CNRS, l'autonomie scientifique à la tête d'une équipe, la promesse d'un emploi de maître de conférences à pourvoir l'année suivante pour la conforter, de bons moyens de travail au sein d'une unité associée au CNRS, voilà des arguments de bon aloi. Je sais d'expérience qu'ils sont efficaces et on pourrait certainement jouer ce jeu plus souvent.

Ma proposition est plus novatrice puisque, pour rajeunir les effectifs, je propose de ne plus recruter de jeunes chercheurs, ou plutôt d'en recruter moins. Il s'agirait tout simplement d'offrir aux jeunes maîtres de conférences fraîchement recrutés d'être détachés pour trois ans au CNRS sur les emplois de CR que l'on aurait décidé de ne pas mettre au concours, étant entendu qu'ils doivent exercer dans un laboratoire de l'Université qui les a recrutés.

Quelles sont les vertus de cette opération ?

- Le laboratoire dispose d'un jeune chercheur à plein temps tout comme si un chercheur lui avait été affecté.

- L'intéressé est dans les meilleures conditions pour faire de la recherche, certes pour une durée limitée, mais il bénéficie d'un statut de fonctionnaire.

- Le Comité National, qui se prononce sur les demandes de détachement, dispose d'un moyen d'évaluer la pertinence, au plan de la recherche, des choix faits par les commissions de spécialistes.

- Au bout de trois ans, le CNRS peut utiliser à sa guise l'emploi redevenu libre.

- L'Université est incitée à bien recruter. En effet, si ce dispositif prend un peu d'ampleur, on aura vite fait de connaître les disciplines et les établissements où les recrutements sont d'assez bonne qualité pour que le Comité National offre un détachement aux jeunes recrutés.

- Il y a une circonstance favorable, à savoir la très bonne qualité de la population des candidats à un emploi de maître de conférences.

Quelles sont les difficultés ?

- Il faut que les Commissions de Spécialistes aient intérêt à jouer le jeu. En effet ce sont elles qui recrutent les universitaires et elles verront des effets pervers à cette mesure. Le plus clair est que cela fait un service d'enseignement qui n'est pas assuré par un titulaire mais au mieux par un ATER. Il faut donc donner des garanties. Par exemple, le laboratoire d'affectation du nouveau détaché s'engagera collectivement à assurer le service d'enseignement, ou du moins une partie. On peut certainement imaginer d'autres voies. Par exemple, le bénéficiaire pourrait assurer une charge d'enseignement très réduite tout en étant dispensé de toute tâche administrative.

- Il faut que l'Université soit convaincue de l'intérêt pour sa recherche de ce type de mesure. Il faut donc qu'elle intervienne dans le processus. On peut imaginer un accord entre certaines Universités et le CNRS programmant l'affichage sur un, deux ou trois ans, d'un certain nombre d'emplois de CR ouverts au détachement dans des laboratoires fléchés ou sur des thèmes qu'il convient de développer.

- Il ne faut pas dévoyer le système en remplaçant le détachement par une délégation assortie d'une compensation financière médiocre. Ce système, qui fonctionne actuellement, a un objectif très différent : permettre à certains maîtres de conférences confirmés de bien préparer leur habilitation et leur candidature à un emploi de professeur. C'est bien, mais c'est tout autre chose.Cette mesure présente l'inconvénient d'utiliser deux emplois au bénéfice d'un seul titulaire. Mais si elle est intégrée dans une programmation pluriannuelle, l'Université peut certainement pourvoir une partie des emplois ainsi libérés tout en gageant le retour des détachés sur les départs à la retraite, les nouveaux détachements ou les emplois libérés par promotion.

Tout ceci ne nécessite aucune réforme statutaire. On peut réguler librement la part des emplois que l'on réserve au détachement en prenant garde toutefois que la mesure proposée n'a d'effet que si elle est appliquée pendant quelques années. J'imagine que l'on pourrait l'expérimenter par un processus contractuel entre le CNRS et les Universités qui seraient intéressées en ciblant les disciplines ou les laboratoires qui s'y prêtent le mieux.

Un mot personnel pour terminer. Je suis mathématicien ; la très grande majorité des mathématiciens est en poste à l'Université et cela n'empêche pas que l'intervention du CNRS soit absolument déterminante pour la qualité de la recherche. En revanche, je sais fort bien que les physiciens ont de bons arguments pour souhaiter conserver une forte population de chercheurs à plein temps et que, par ailleurs, la mesure que je propose ne résoudra pas le problème posé par les trop nombreux chargés de recherches qui vieillissent sans beaucoup de chances d'être promus. Il me semble néanmoins intéressant de la soumettre à votre réflexion en ajoutant qu'il s'agit d'une initiative personnelle et que personne ne m'a tenu la plume.